
Vu d’Afrique, le monde reste un film produit pour lui le spectateur
Depuis des centaines d’années, les Africains pensent que les Européens, les Américains, les Russes et tous les autres humains voyaient le monde comme eux, c’est-à-dire « centré » autour de l’Afrique, et qu’ils étaient plein de mansuétudes à leur endroit. Ce sentiment de centralité se fonde sur une certaine naïveté du nègre mais aussi et surtout sur une Europe idéalisée.
En raison de l’admiration pour la supposée supériorité matérielle et intellectuelle des Européens, ceux-ci se pensent réellement au centre du monde. Non pas celui vers qui on vient mais celui qui peut aller conquérir convaincus que cette supériorité est admise par tous les autres humains.
En réalité, cela n’a jamais été le cas : Jamais aucun des peuples habitant les autres continents n’a intégré les préoccupations des autres. Sauf en Afrique ou à reconnaitre une certaine supériorité à l’Occident, à sa religion comme à son système juridique ou son mode de vie, même quand ils devaient en subir la domination le continent s’est invité lui-même à cette table.
Le fait est que les Africains se voient comme les premiers hommes, les plus sages, martyrisés et asservis par des envahisseurs innombrables, en particulier arabes (s’il s’en souvient d’ailleurs) et occidentaux.
Si les Chinois, les Russes, les Arabes, les Perces et autres n’ont jamais reconnu la supériorité d’aucun autre envahisseur antérieur, les peuples d’Afrique eux oui.
Si on veut avoir une chance de comprendre le monde d’aujourd’hui, et d’évaluer comment les autres vont se comporter, il faut savoir comment chacun voit le monde et s’y situe. Ainsi, très sommairement, les Russes se voient comme une immense puissance millénaire, enviée, encerclée, persécutée, martyrisée, sans jamais céder.
Les Indiens se pensent comme la civilisation la plus ancienne de l’histoire, la plus riche, la plus complexe, à l’avant-garde de la philosophie et des sciences depuis des millénaires. On pourrait en dire autant, à juste titre, de la façon dont se voient les Perses, les Hébreux, les Arabes et bien d’autres. Nul, parmi eux, ne reconnaît une quelconque supériorité à l’Occident.
Aujourd’hui, parmi tous ces regards, il en est un plus particulièrement important à comprendre, parce qu’il va imposer sa marque sur le monde au moins sur les trois prochaines décennies : celui de l’Asie.
Pour les Asiatiques modernes on peut résumer la situation ainsi : Si la civilisation occidentale a dominé le monde depuis deux siècles, c’est une anomalie. Pour les Chinois, les Coréens, les Japonais, les Indiens, et tous les autres, en effet l’Occident a tort de se croire économiquement et moralement supérieur. Pour les Asiatiques, l’Occident doit descendre de son piédestal et accepter qu’il ne domine plus en rien. Ni matériellement, ni politiquement, ni moralement.
D’ores et déjà, la Chine dépasse l’Occident dans la plupart des technologies d’avenir et elle forme beaucoup plus d’ingénieurs que l’Europe et les Etats Unis réunis. Elle a aussi de bonnes raisons de penser qu’elle est revenue au centre des échanges commerciaux mondiaux : 145 pays, représentant les deux tiers de l’économie du monde, commercent plus en 2025 avec la Chine qu’avec les États-Unis.
Mais ne nous voilons pas la face. L’Occident a su imposer son modèle. Celui-ci s’est en réalité imposé en Asie, en Afrique et partout dans le monde où chacun rêve plus que jamais de vivre la vie d’un petit bourgeois américain ou européen telle qu’elle n’existe plus que dans les films ou les séries télévisées.
La fierté d’un peuple dans son regard sur le reste du monde est essentielle. Elle détermine une motivation qui constitue un formidable moteur d’innovation et de croissance. Et si beaucoup de peuples revendiquent cette fierté, l’Afrique peine aujourd’hui à revendiquer et légitimer la sienne. Et pourquoi ? Par ce que tout simplement, il ne se donne pas de bonnes raisons de se battre pour ne pas se laisser gagner par le vertige des modèles de despotisme qui l’écrase et écrase ses peuples.
L’avenir sera très largement, comme toujours, déterminé par le propre combat des peuples à affirmer leur fierté, à revendiquer des valeurs au-dessus de celle des autres, tout ce qui s’appelle pompeusement « une lutte de modèles civilisationnels » qui éloigne de l’archaïsme. Il est clair que celui qui revendiquera une vertu plus grande, croira le plus au sien. Et qui croit le plus au sien saura l’imposer aux autres.
BOUGONOU D. Youssouf